LE BOURGE DE SENON

    par Simon RITZ, doctorant en archéologie à l'université de Lorraine

 

Vous trouverez le document complet :

 

Nouvelles recherches sur la fortification tardo-antique du Bourge à Senon : histoire des recherches, étude des collections anciennes, sondages programmés et relevé LiDAR.
L'agglomération antique de Senon-Amel (Meuse) : programme de prospection thématique pluriannuel (2016-2018), Rapport d'activités 2018.
 
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https://www.academia.edu/39547365/Nouvelles_recherches_sur_la_fortification_tardo-antique_du_Bourge_%C3%A0_Senon_histoire_des_recherches_%C3%A9tude_des_collections_anciennes_sondages_programm%C3%A9s_et_relev%C3%A9_LiDAR
 

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Avant les nouvelles recherches des années 2000, le «  Bourge  »[1] constituait le seul bâtiment antique de l’agglomération de Senon dont la localisation était connue avec une relative précision, grâce à une empreinte topographique bien marquée : encore aujourd’hui, les vestiges de la fortification forment un tertre approximativement quadrangulaire de 70 m de côté pour 2 à 3 m délévation – une sorte de plate-forme surélevée, occupée par un taillis clairsemé – qui se distingue nettement dans un paysage très plat. D’ailleurs, la forteresse devait être encore partiellement en élévation dans la première moitié du XVIIIe siècle, puisque la carte des Naudin, dressée au 1:28 000 entre 1728 et 1739, figure une enceinte carrée flanquée de quatre tours d’angle, accompagnée de la légende « Le Bourque, château ruiné » (fig.  23). Elle n’apparaît déjà plus sur la carte de Cassini, mais l’échelle de cette dernière (1:86400) est difficilement compatible avec la représentation de l’édifice. Les documents cadastraux, de 1823 à nos jours, figurent le lieu-dit le Bourge sans aucun élément bâti. 

 

Les premières descriptions  

 

Les vestiges étaient encore bien lisibles au milieu du XIXe siècle, puisque les premiers auteurs qui se sont intéressés à Senon suite à la découverte fortuite de thermes publics au nord du village, font tous mention du tertre situé au lieu-dit le Bourge, qu’ils identifient sans ambiguïté comme un « ancien château romain » (Clercx 1847, p. 145-146) ou « burgum » (Vieillard 1852, p. 373). À cette époque, le site est décrit comme un monticule carré de 75 m de côté et de 4 àm de hauteur, dont la partie centrale forme une terrasse soutenue par des murs épais, qu’aucun fossé visible n’entoure (ibid.). Ces reliefs appartiendraient à une « forteresse ou enceinte murée » dont « les angles […] étaient garnis de tours » et dont « le nom […] s’est perpétué jusqu’à notre époque » (Liénard 1885, p. 62-63). Cette hypothèse toponymique, faisant remonter le nom du lieu-dit le Bourge au bas-latin burgus, est développée presque exactement dans les même termes[2] par trois des quatre auteurs (Vieillard 1852, p. 373 ; Liénard 1885, p. 62-63 ; Marseaux s.d., p. 31-32) qui évoquent l’édifice au XIXe siècle, attestant ainsi des liens directs ou indirects qu’ils entretenaient. L’identification du « Bourge » comme un ouvrage militaire n’était donc peut-être pas aussi évidente que ne le suggère la bibliographie, qui semble témoigner de la reprise d’une même hypothèse initiale plutôt que de l’élaboration indépendante de la même idée chez plusieurs auteurs.

 

Un quadriburgium " fouillé par l’armée allemande

 

Ces premières observations ont été largement confirmées en 1917 grâce à une campagne de fouilles conduite par la 5ème armée allemande. Dès la fin de 1914, un service de protection des œuvres d’art et des biens culturels (Schutzwahrung von Kunst und Kulturwerken, abrégé en Kunstschutz) avait été établi sur le front de l’ouest, dans le but de préserver le patrimoine artistique et culturel de l’ennemi des déprédations occasionnées par les hostilités (Kott 2006). Dans ce contexte, la découverte de vestiges antiques à Senon en mai 1917 lors de travaux militaires donne lieu à des fouilles, dont la responsabilité est confiée au sous-lieutenant de réserve Heribert Reiners, assisté du caporal de Landsturm Friedrich Drexel (Chenet 1922 ; Mourot 2001, p. 503-518 ; Feller et Georges-Leroy 1997 ; Kott 2006, p. 250-251 ; Mourot 2016 ; Landolt et al. 2014, p. 29-30 ; Landolt et al. 2017, p. 277-278).

Les recherches ont été prématurément interrompues en raison des tirs de l’armée française, qui a probablement confondu les fouilles avec les travaux d’aménagement de la position défensive[3] (Reiners 1918, p. 4 ; Landolt et al. 2014, p. 29). En quelques mois[4], elles ont néanmoins permis d’explorer des thermes publics – peut-être les mêmes que ceux qui ont été fouillés au XIXe siècle – ainsi qu’un bâtiment public rectangulaire identifié comme la curie de la ville antique par le fouilleur, mais c’est à la forteresse du Bourge qu’est consacrée la plus grande partie de la campagne de fouille et de la publication qui en résulte. Ordonnée par le commandement de la 5e armée allemande, celle-ci paraît dès 1918 sous la direction de H. Reiners : la première partie, rédigée par ce dernier, est une mise en contexte dune dizaine de pages intitulée « Lépoque romaine entre Meuse et Moselle » (Zur Römerzeit zwischen Maas und Mosel) ; tandis que la seconde, « Les Romains à Senon » (Die Römer in Senon) de Fr. Drexel, expose le résultat des fouilles en 17 pages de texte, accompagnées de 5 plans et de 17 planches de photographies.

Les vestiges du « Bourge » se présentaient sous la forme d’une enceinte quadrangulaire d’une cinquantaine de mètres de côté (fig.  24), reliant vraisemblablement quatre tours d’angle carrées (Drexel 1918, p. 24-32). Les fondations de la courtine, profondes de 1,5  m, étaient composées de blocs de grand appareil liés à l’argile. Elles étaient surmontées par un mur à double parement et blocage interne, large de 1,2 m en moyenne et conservé en élévation sur une hauteur atteignant 2 m par endroits. Le parement extérieur était particulièrement soigné : des moellons bien équarris (mesurant 20 à 30 cm de long pour 8 à 9 cm de haut) étaient disposés en assises régulières, avec des joints tirés au fer et peints d’un enduit rouge. Dans l’angle nord-ouest, un mur perpendiculaire à l’enceinte délimitait un espace rectangulaire qui a été interprété comme la base d’une tour. Ses dimensions nord-sud sont connues (6,85 m), mais incomplètes d’est en ouest (6,35 m au moins). Côté ouest, les fondations étaient armées d’un puissant contrefort composé de deux assises en pierres de taille, qui renforcent l’hypothèse d’une structure présentant une élévation importante.

Fr. Drexel en déduit la présence d’une tour dans les trois autres angles (détruits et récupérés) de la forteresse   –   alors qualifiée de quadriburgium (Drexel 1918, p. 30) . Une porte s’ouvrait probablement au milieu de la façade nord de l’édifice, qui présentait une interruption de 8,25 m à cet endroit. Cette lacune, trop large pour une porte, pourrait traduire la présence d’une tour-porche entièrement récupérée, qui expliquerait que non seulement les élévations, mais aussi les fondations du mur nord disparaissaient à ce niveau. L’hypothèse semble typologiquement plausible (Brulet 2006, p. 172), mais n’est pas démontrable. À lest de cette ouverture, des aménagements plus récents ont été mis en évidence : un mur délimitait un espace équipé dun foyer à lintérieur de lenceinte, qui pourrait correspondre à un corps de garde selon le fouilleur. Des maçonneries et des structures excavées appartenant à des aménagements non identifiés antérieurs à la forteresse ont également été observées dans ce secteur (Drexel 1918, p. 26). Bien que l’intérieur de l’édifice n’ait pas été fouillé, quelques dés en pierre équipés dʼune mortaise ont été découverts, dont un in situ, à 4,6 m du mur ouest. Ils seraient destinés à supporter des poteaux de bois carrés, de 20 à 30 cm de côté, appartenant à un chemin de ronde. L’auteur restitue des cloisonnements entre les poteaux, qui formeraient des casernements adossés à la courtine et impliqueraient l’existence d’une cour centrale.

Fr. Drexel propose de situer l’édification de cette forteresse dans le dernier tiers du IIIe siècle, sur la base d’une dizaine d’antoniniens des empereurs gaulois (dont le contexte de découverte exact n’est toutefois pas précisé) et par comparaison avec la chronologie du burgus de Liesenich-Mittelstrimmig dans le Hunsrück, dont la construction est datée de 270-271 par une inscription (Drexel 1918, p. 29). Elle aurait eu pour fonction de sécuriser le nœud routier que constitue l’agglomération de Senon, dans le contexte des premières invasions germaniques et des troubles liés à l’usurpation des empereurs gaulois. Un squelette découvert près des soubassements du chemin de ronde témoignerait des affrontements (Drexel 1918, p. 30), mais il pourrait aussi s’agir d’une sépulture (mérovingienne ?) non contemporaine des structures. Des traces de combustion généralisées sur les murs indiquent que l’édifice a été incendié, à une date que Fr. Drexel suppose très rapprochée de sa construction, en raison de l’absence de frappes constantiniennes parmi les monnaies découvertes. En dehors de ce numéraire, le petit mobilier est peu abondant et se résume à des fragments de céramique, du verre et du bronze fondus, deux pointes de flèche à trois arêtes et un boulet de baliste en fer de 6 cm de diamètre.

Un important corpus de mobilier lapidaire a en revanche été découvert : sur une longueur de 9,65 m et une hauteur de 1,05 m, la base du mur sud était formée de deux assises de soubassement[5] composées de grands fragments de monuments funéraires réemployés. La première assise était composée de blocs lisses retaillés de 1  m de long pour 0,3  m de haut (les socles des stèles, selon l’auteur), tandis que l’assise supérieure était constituée de 18 fragments de sculptures appartenant à une dizaine de monuments funéraires différents[6]. Il faut y ajouter un bloc rectangulaire présentant un décor de losanges, probablement un élément architectural (Bucher 1998,  p. 55), découvert dans l’angle de la tour nord-ouest, ainsi que de «  nombreux petits fragments  » de lapidaire figuratif et architectural découverts près du mur nord (Drexel 1918, p. 26). Parmi ceux-ci, on recense un petit fragment d’inscription comportant uniquement la première lettre de la formule funéraire D(is) M(anibus), accompagnée de quelques « bribes de noms » (Drexel 1918, p. 33 ; ILTG 389). Avec la stèle de Carađđounus[7] (fig.  27-28), découverte dans le mur sud, elles constituent les deux seuls documents épigraphiques de l’agglomération de Senon. Le formulaire de cette dernière, complet, fournit quelques indices de datation : l’emploi du nominatif pour le nom du défunt, associé à l’absence d’invocation des dieux mânes et à une onomastique pérégrine de type celtique[8] tendrait à indiquer une datation haute, à situer sans doute au Ier siècle (Raepsaet-Charlier 2002, p. 221-226). Les autres éléments lapidaires conservés à l’issue des fouilles allemandes[9] ont fait l’objet de plusieurs études et publications (Espérandieu 1925, IX, n°7248 à 7256 ; Bucher 1998, p. 29-58 ; Bucher 1999, p. 3-28 ; Mourot 2001, p. 509-514) et n’ont pas d’intérêt à faire l’objet d’une description détaillée ici.

 

Des observations complémentaires pendant la reconstruction

 

En 1921, Georges Chenet visite Senon et reprend l’ensemble de la documentation existante, qu’il complète de ses propres observations de terrain, pour publier un important article de synthèse l’année suivante (Chenet 1922). Les fouilles des thermes et de la « curie », situées dans des terrains privés, étaient déjà remblayées depuis 1919, contrairement au Bourge, non cultivé et en partie propriété communale : livre en main, G. Chenet n’a aucun mal à suivre l’exposé de Fr. Drexel. Il n’ajoute rien à la description des structures, mais les replace sur un plan cadastral (Chenet 1922, p. 131, fig. 1) et recueille du mobilier dans les déblais  : des tessons de céramiques, comprenant des productions datées du Ier  (terra nigra et sigillées du sud de la Gaule) au IVe siècle (bols en sigillée d’Argonne de type Chenet 320, décorés de casiers hachurés et de damiers à la molette) (Chenet 1922, p. 136-137 ; Chenet 1941, p. 142), des fragments de verre, de bronze et de fer, et même un antoninien de Victorin du type Pax aug[10].

 

G. Chenet a également retrouvé l’inscription figurant le D de D(is) M(anibus) près du mur nord, à l’endroit où Fr. Drexel l’avait laissée[11], et l’a complétée avec d’autres petits fragments comprenant le nom de la défunte[12] (fig.  29). Le critère onomastique s’ajoutant au formulaire, l’épitaphe peut désormais faire l’objet d’une tentative de datation : elle inclut la consécration aux dieux mânes, une pratique qui n’apparait pas avant la période flavienne, tout en conservant l’usage – plutôt typique du Ier siècle – du nominatif pour le nom de défuntes pérégrines (Raepsaet-Charlier 2002, p. 221-226). On penche donc pour une chronologie centrée sur la fin du Ier siècle ou le début du IIe siècle. G. Chenet a aussi découvert deux blocs fragmentaires présentant une ascia gravée, dont il fournit un relevé (Chenet 1922, p. 139, fig. 5). Fr. Drexel avait déjà observé ce symbole funéraire sur une des bases de poteau du chemin de ronde, qu’il identifiait en conséquence comme une urne cinéraire remployée (Drexel 1918, p. 28). L’inhumation sub ascia n’apparaissant que dans la seconde moitié du IIe siècle (Raepsaet-Charlier, op. cit.), ces remplois sont évidemment compatibles avec l’hypothèse chronologique de Fr. Drexel.

Par des observations rigoureuses, l’article de G. Chenet complète donc utilement les recherches extensives mais superficielles de Fr. Drexel, qui s’était surtout attaché à dégager les structures et à recueillir des sculptures, sans doute en raison des circonstances de l’intervention. Comme cela a été souligné par la suite (Chenet 1922, p. 136 ; Grenier 1923, p. 52), une attention plus soutenue à la stratigraphie et au petit mobilier auraient sans doute pu apporter des informations supplémentaires, notamment en matière de chronologie. C’est cette lacune qu’essaye de combler G. Chenet en ramassant dans les déblais du petit mobilier qui, globalement fonctionne assez bien avec la chronologie proposée par Fr. Drexel, à l’exception de la sigillée d’Argonne du IVe siècle. Prudent, l’auteur ne tire de ce mobilier hors contexte aucune conclusion sur la datation du Bourge.

Ce travail, publié dans le Bulletin du Comité des travaux historiques, avait également pour objectif, de l’aveu de l’auteur, d’attirer l’attention du Service des Monuments Historiques sur la nécessité de classer le Bourge, afin que ses vestiges ne servent pas de carrière pour la reconstruction du village. Après une visite et un rapport en 1922 d’un architecte des Monuments Historiques (Lagesse 1922) – et sans doute aussi grâce à l’intercession de Marcel Delangle, également architecte des Monuments Historiques et ami de G. Chenet (Toussaint 1934, p. 22) –, le lieu-dit le Bourge est classé au titre des Monuments Historiques le 16 avril 1923.

Dans les années qui suivent, un important trésor de deniers et d’antoniniens du IIIe siècle est mis au jour lors de travaux de reconstruction dans le village. La découverte est relatée par plusieurs sources indépendantes, qui divergent sur plusieurs points mais se rapportent manifestement au même dépôt à en juger par la similitude des différents échantillons inventoriés (Blanchet 1924, p. 237-238 ; Müller 1931, p. 191-194 ; Toussaint 1934, p. 14 ; Toussaint 1946, p. 135 ; Chenet 1946, p. 363). Un lot de 75 monnaies provenant de ce trésor a pu être examiné plus récemment (Estiot et al. 2001/2002, p. 495-516).

Il s’agit de la seule étude à proprement parler d’un fragment du trésor de Senon ; les précédentes publications se limitant à signaler la découverte et/ou à en proposer un inventaire sommaire. Même si l’on ignore la proportion du trésor que représente ce petit lot, il présente une composition très similaire aux inventaires précédents, ce qui permet de considérer qu’il est a priori représentatif de l’ensemble. En dehors de quelques exemplaires des Antonins, l’approvisionnement de ce dépôt commence sous les Sévères, pour s’achever avec les règnes conjoints de Valérien et de Gallien. Cette composition relève d’une classe de dépôt fréquente, à laquelle appartiennent également les trésors de Baâlon III et de Naix-aux-Forges II : cette vague d’enfouissement serait à mettre en rapport avec une des invasions du IIIe siècle les mieux connues, grâce à l’autel de la victoire d’Augsbourg, qui commémore la victoire remportée par les troupes de M. Simplicinius Genialis sur les Alamans et les Juthunges en 260 (Estiot 1999, annexe 1, p. 218-223 ; Estiot et al. 2001/2002, p. 495-516). Ce dépôt monétaire, témoignant des troubles qu’aurait connus l’agglomération, a parfois été considéré comme un argument supplémentaire en faveur d’une édification de la forteresse dans la seconde moitié du IIIe siècle (Mourot 2011, p. 515). Cette hypothèse, qui implique une articulation entre un évènement historique, un acte de thésaurisation et la militarisation de l’agglomération, doit toutefois être envisagée avec la plus grande circonspection.   

Après la reconstruction, qui a été une période propice à la recherche par les découvertes fortuites et les opportunités d’observation qu’elle a fournie, les investigations de terrain s’interrompent à Senon. Faute de nouvelles données, les publications – plus rares – prennent désormais la forme soit de synthèses monographiques (Toussaint 1928 ; Toussaint 1934 ; Toussaint 1946), soit de contributions thématiques, portant notamment sur la fortification du Bourge.

 

Une fortification routière ?

 

Le «  Bourge  » de Senon a attiré l’attention d’A. Grenier (1931, p. 447-452), qui en fait un castellum de route chargé, avec celui de Saint-Laurent-sur-Othain, de sécuriser l’axe nord-sud sur lequel se trouve Senon. Sans nier l’existence du carrefour décrit par F.  Liénard (1885), A. Grenier considère cette voie nord-sud comme la principale desserte de Senon et comme un itinéraire stratégique, dans la mesure où elle assure la liaison entre les voies Reims-Trèves et Reims-Metz (fig.  4). Il est tentant de suivre l’auteur sur ce point, car on imagine qu’avec ses 25 ares, le fortin de Senon est trop petit pour protéger l’agglomération et ne peut qu’avoir servi à sécuriser les communications empruntant cet axe, dont le tracé et la liaison avec les voies impériales sont bien reconnus depuis les travaux de F. Liénard (1885). S’il est évident que l’enceinte n’a pas pu durablement servir de refuge à la population civile, il est revanche plus difficile d’affirmer qu’elle n’a pas pu accueillir une garnison suffisamment importante pour la protéger : la capacité de ce type d’ouvrage dépend de l’architecture des casernements, qu’il est difficile de restituer car ils étaient souvent construits en matériaux périssables. Ainsi, les effectifs varient du simple au double selon que l’on envisage que les casernements adossés à la courtine ont pu supporter ou non un étage (Brulet 2006, p. 157).

Sur la chronologie, il semble imprudent de considérer comme l’auteur que «  les stèles funéraires recueillies dans les substructions du castellum suffisent pour en dater la construction de la période qui suivit l’invasion de 256  ». Les monnaies et la céramique découvertes dans les fortifications de Senon et de Saint-Laurent-sur-Othain iraient selon lui dans le même sens : toutes deux ont livré des émissions des empereurs gaulois, période dont daterait leur construction, mais celle de Saint-Laurent n’aurait survécu qu’une vingtaine d’années, contrairement à celle de Senon qui a livré des tessons du IVe siècle (Anonyme 1930 ; Chenet 1930 ; Grenier 1931, p. 448). On objectera d’abord que le matériel lapidaire trouvé dans le Bourge est globalement daté des Ier-IIe siècle (Bucher 1998) et ne constitue pas, de toutes façons, un fossile directeur permettant d’avancer des datations aussi précises. Ensuite, cette hypothèse chronologique entre en contradiction avec les observations de Fr. Drexel, qui est le seul à avoir recueilli du mobilier en contexte et souligne bien l’absence de monnaies constantiniennes (Drexel 1918, p. 30). Mais surtout, on voit bien qu’il manque à cet argumentaire des données stratigraphiques fiables, puisque les contextes de découverte du mobilier sont rarement précisés. À défaut, la chronologie des deux fortifications ne peut être considérée comme assurée, pas plus que leur contemporanéité.

 

Le théâtre d’une bataille pendant l’hiver 356 apr. J.-C. ?

 

C’est peut-être dans le fortin de Senon qu’ont été assiégés Julien et son armée pendant l’hiver 356-357, lors d’une attaque des Alamans relatée par Ammien Marcellin (Histoires, XVI, 3, 3 ; 4 ; 7, 1). L’historien sénonais Jean Nicolle a en effet proposé, dès 1952, de situer le siège que soutint Julien apud Senonas à Senon (Nicolle 1952, 1954, 1978), contre l’identification traditionnelle à la ville de Sens (Jullian 1926, p. 187-190 ; Bidez 1930, p. 143 ; Galletier 1968, p. 269, n. 288 ; Kasprzyk 2005, p. 72). L’hypothèse a ensuite été reprise localement (Cazin 1958), mais le problème a aussi été examiné de manière indépendante, et la même solution y a été apportée (Simpson 1974). L’argumentaire repose principalement sur l’incohérence géographique de la tradition du siège de Sens au regard de la stratégie mise en œuvre par Julien lors de la campagne de 356. On sait que c’est dans ses quartiers d’hiver que le César a été attaqué, après avoir combattu les Francs et les Alamans entre Moselle et Rhin, puis libéré Cologne pendant l’été. Julien est ensuite contraint de se replier pour l’hiver ; la région reconquise étant trop appauvrie pour entretenir une armée. Ammien Marcellin souligne le caractère innovant de la stratégie retenue par Julien à ce moment de la campagne : elle consiste à se maintenir au plus près du front, afin de prévenir les raids ennemis qui ruinent habituellement les progrès effectués pendant la période estivale. Julien rompt ainsi avec l’usage, qui consistait à évacuer totalement la zone de contact pendant l’hiver pour se retirer dans les dépôts de Reims, Châlons ou Amiens. Dans le cadre de cette stratégie, Sens apparaît alors anormalement éloignée du front, tandis que la localisation de Senon permet d’abandonner moins de terrain, tout en restant à une distance des dépôts compatibles avec les nécessités du ravitaillement (fig.  30).

Le second point important tient à la petite taille de la forteresse de Senon, qui impliquerait que Julien était accompagné d’une troupe peu nombreuse : c’est précisément ce qu’indique le récit qu’Ammien Marcellin fait du siège. En effet, après avoir quitté Cologne et traversé Trèves, Julien s’établit apud Senonas avec un petit détachement seulement ; le dénuement des campagnes ne permettant pas d’entretenir le reste de l’armée, qu’il a stationné dans les villes alentours (Histoires, XVI, 4, 1-3). À peine arrivé, il est surpris par une troupe nombreuse d’Alamans qui aurait été informée de sa présence par des auxiliaires déserteurs. La garnison parvient difficilement à tenir sa position –   Julien est lui-même présent jour et nuit sur le rempart   – pendant un mois, jusqu’à ce que les assaillants finissent par renoncer. Pour J. Nicolle, ce récit ne peut pas faire référence à Sens : les Alamans n’auraient pas pu traverser tout l’arrière-front sans être repérés, a fortiori s’ils étaient suffisamment nombreux pour assiéger l’enceinte de Sens, dont le périmètre –  près de 3 km  – n’aurait de toutes façons pas pu être défendu par la petite troupe de Julien. De ce point de vue, la petite fortification de Senon correspond effectivement mieux à l’image d’un lieu choisi par opportunité (oppidum tunc opportunum) que la grande enceinte de Sens.

De manière secondaire, l’auteur fait également appel à un autre évènement, légèrement antérieur à la campagne de Julien : le suicide de l’usurpateur Magnence et de son frère Décence en 353. Défait par son rival Constance, Magnence met fin à ses jours à Lyon, après avoir tué sa mère et son jeune frère. Apprenant la nouvelle, Décence se tue à son tour à Sens[13], où sa présence n’est pas expliquée (Nicolle 1978, p. 158). Or, on sait par ailleurs que Décence était en route pour rejoindre Magnence lorsqu’il s’est suicidé (Ammien Marcellin, Histoires, XV, 6, 4), probablement après avoir tenté de prendre la ville de Trèves (Zosime, Histoire romaine, II). Rapprochant l’itinéraire de Décence de celui de Julien, qui vient également de Trèves, J. Nicolle propose de faire de apud Senonas et de Senonibus une unique localité ; en l’occurrence Senon. Si on conviendra que les deux toponymes renvoient peut-être au même lieu, on voit mal en quoi les deux évènements « se complètent pour justifier l’identification » proposée par l’auteur (Nicolle 1978, p. 159) autrement que sous la forme d’un raisonnement circulaire.    

La toponymie ancienne est par ailleurs mise à contribution, moins pour appuyer la démonstration que pour anticiper des critiques prévisibles. Le nom antique apud Senonas, mentionné à quatre reprises, ne favorise aucune des deux hypothèses, dans la mesure où on ignore le nominatif auquel il correspond (Senonae ou Senones d’après J. Nicolle). Selon la solution envisagée, il pourrait aussi bien s’agir d’un classique glissement de l’ethnonyme des Sénons vers un toponyme, que d’une forme ancienne de Senon, dont les premières mentions ne remontent qu’au XIIe siècle[14].

Quant à la terminologie géographique, Ammien Marcellin emploie alternativement « oppidum », « urbs » et « civitas » pour désigner le lieu du siège. Ce dernier terme pourrait constituer un obstacle important à la thèse de J. Nicolle, mais il semblerait en effet, comme le souligne l’auteur, que son acception n’ait plus obligatoirement une implication administrative comme au Haut-Empire, puisqu’il est également appliqué à Tres Tabernae et à une série de camps rhénans (Ammien Marcellin, Histoires, XVI, 2, 13).   

Particulièrement dans son dernier article, J. Nicolle (1978, p. 147-154) s’appuie aussi sur les vestiges archéologiques découverts à Senon pour démontrer sa thèse, avec moins de bonheur à notre avis. Le Bourge est en effet considéré comme un «  réduit central  » entouré d’une enceinte de 100  m de côté et de 2,8  m d’épaisseur. Fr. Drexel aurait passé sous silence ce grand rempart en raison des circonstances de la découverte, qui aurait eu lieu lors de la construction de l’abri bétonné encore visible sur le site aujourd’hui. Il aurait ensuite échappé à G. Chenet et à M. Toussaint lors de leurs visites du site. Il résulte de cette hypothèse un plan fantaisiste (fig.  31), sur lequel cette grande enceinte est matérialisée par des levées qui débordent d’environ 25  m la plateforme centrale. Cette terrasse existe bien (cf. infra p.  128 sqq.), mais ses limites se trouvent à une quinzaine de mètres du rempart seulement. Labri bétonné à lorigine de la découverte figure également à plus de 20  m du mur est du Bourge, ce qui nest absolument pas compatible avec les relevés topographiques du site (fig. 37-38). Enfin, un escalier est apparu contre le côté extérieur de la façade nord de la fortification, ce qui infirmerait sa fonction défensive : il s’agit en fait d’un mur antérieur à la fortification (Drexel 1918, p. 25-26), qui a été revu sur le terrain en 1970 et en 2018. Cette restitution de J. Nicolle est fondée sur une mauvaise lecture des auteurs du XIXe siècle : G. Vielliard (1852, p.  373) et F. Liénard (1885, p.  63) indiquent effectivement – alors que le site n’avait pas encore été fouillé – que la terrasse centrale est soutenue par une muraille de 2,8 m d’épaisseur, mais à aucun moment il n’est question de deux enceintes  ; pour ces auteurs, cʼest dʼun mur de soutènement dʼune terrasse quʼil sʼagit. On voit bien que l’hypothèse d’un quadriburgium entouré d’une seconde muraille est peu crédible dʼun point de vue architectural (Brulet 2006, p.  158-161). Elle semble très inspirée du plan de la forteresse de Jublains, mais il sʼagit dʼun cas bien particulier de dépôt fortifié composé de trois enceintes difficiles à dater (Reddé et al. 2006, p. 301-302). Mais il est de toutes façons clair que, pour Fr. Drexel, les levées de terre qui entourent la courtine correspondent à des matériaux de démolition  ; c’est d’ailleurs de là qu’il déduit une élévation importante de lédifice (Drexel 1918, p. 25).

En ce qui concerne la fonction et la chronologie, J. Nicolle reprend les propositions précédentes : la fortification aurait été édifiée à la fin du IIIe siècle pour protéger le nœud routier de Senon, dont l’auteur ne manque pas de souligner la position stratégique entre Reims, Metz, Trèves et Strasbourg –  soit la vallée de la Moselle, la vallée du Rhin et les entrepôts de l’arrière front. Il opte pour la chronologie d’A. Grenier, pour lequel le Bourge est encore en usage au IVe siècle : même si elle n’est pas improbable, cette hypothèse est insuffisamment étayée, puisqu’elle repose uniquement sur le mobilier découvert hors contexte par G. Chenet et va contre l’avis du fouilleur, qui envisageait une destruction de l’édifice avant la période constantinienne. Ceci dit, on comprend bien qu’il est plus commode pour J. Nicolle de souscrire à la chronologie la plus tardive, même si c’est la plus fragile. En fin de compte, il apparaît assez clairement dans les travaux de J. Nicolle que les sources matérielles sont nettement moins bien maîtrisées que les textes, voire dévoyées : la petite taille et la faible épaisseur de la courtine de la fortification semblent en effet avoir gêné lʼauteur au point qu’il ait été tenté de revaloriser abusivement l’importance du Bourge. La démonstration s’avère douteuse, mais elle est surtout inutile, puisque l’auteur a déjà longuement souligné que c’est la stratégie de Julien et la description du siège par Ammien Marcellin qui font de Senon un candidat sérieux pour la localisation de l’attaque apud Senonas.

Par ailleurs, aussi importante soit-elle pour l’étude des campagnes de 356-357, cette hypothèse apporte peu au sujet qui nous occupe ici  ; la connaissance de l’agglomération antique. À cet égard, le passage de Julien pourrait contribuer à révéler le caractère stratégique du point nodal de Senon au Bas-Empire, mais ce statut était déjà amplement démontré par la militarisation de lagglomération, ou plutôt de laxe de communication sur lequel elle se trouve. En matière de toponymie, l’intérêt n’est pas aussi évident qu’il n’y parait : apud Senonas pouvant correspondre à plusieurs nominatifs, le texte d’Ammien Marcellin ne peut pas permettre d’identifier le nom tardo-antique de Senon, que l’on sait de toute façon procéder d’une racine celtique Seno-[15], vraisemblablement déjà en usage pendant l’Antiquité.

 

De nouveaux sondages en 1970

 

Du 15 juillet au 14 août 1970, le Bourge a fait l’objet  d’une nouvelle intervention, qui a pris la forme de trois sondages conduits sur le côté nord de l’édifice par Jacques Guillaume. On ne dispose que de peu d’informations sur ces travaux : la seule documentation existante est un journal de fouille comprenant deux pages de texte et trois croquis, dactylographié par l’auteur à partir de ses notes de terrain et déposé au SRA de Lorraine (Guillaume 1987). Le manuscrit original du journal de fouille, accompagné de 10 clichés inédits, nous a également été fourni par l’auteur. Il comprend quelques informations supplémentaires, notamment une coupe et un plan qui n’ont pas été reproduits dans la version dactylographiée déposée au SRA. Ces documents inédits sont reproduits en annexe du présent rapport (annexe 1). Leur étude a donné lieu au commentaire qui suit, ainsi qu’à un plan « reconstitué » des vestiges (fig.  32 et 33), géoréférencés dans un SIG grâce aux relevés topographiques du site, qui a bien conservé l’empreinte des sondages de 1970 (cf. infra. p.  61-64).

 

La tranchée de reconnaissance

Les travaux ont commencé par la réalisation d’une tranchée de 30 m de long pour 1,5 m de large et d’orientation approximative nord-sud, dont l’objectif consistait à localiser le mur nord du fortin, présumé perpendiculaire au sondage. Comme s’en est rapidement rendu compte le fouilleur (Guillaume 1987, p. 1), il semblerait en fait que la tranchée se situe au niveau de la lacune du mur nord décrite par Fr. Drexel (1918, p. 25). La fouille n’a révélé que des niveaux remaniés, contenant néanmoins des quantités importantes de mobilier (lapidaire, moellons brûlés, dalles de pavement en pierre polie, céramique, tuiles, pilettes, verre et bronze fondus, un fragment de verre portant l’inscription ]ET[, clous, os). Aucune structure n’a apparemment été rencontrée, à l’exception d’un sol bétonné dans la partie sud de la tranchée, qui supportait un grand bloc parallélépipédique et une dalle rectangulaire fragmentée ; seul le premier se trouvant in situ.

 

Sondage 1

Situé à environ 4,5 m à l’est de la tranchée, ce sondage longe le côté extérieur du mur nord de la fortification. Les vestiges ne sont pas décrits autrement que par un plan de masse, un relevé en coupe et deux clichés (annexe 1). C’est peut-être aussi à ce sondage que se rapporte le dernier plan du journal de fouille manuscrit, mais il est difficile d’en être certain faute de légende. Des niveaux en place ont été observés à 1,7 m à l’est de l’interruption du mur nord du fortin, contre le parement extérieur. C’est vraisemblablement à cet endroit (point A sur le plan de masse : Guillaume 1987, p. 3) qu’ont été réalisés le relevé et les clichés de la coupe nord-sud. Ces documents donnent à voir une stratigraphie qui se compose de trois ensembles distincts. À la base, on observe un mur en petit appareil (fig.  33  :  MR 1) reposant sur le terrain naturel calcaire, recoupé par le mur nord du fortin. Ce dernier est conservé en élévation sur neuf assises, soit une hauteur de 1 m environ. Le parement est composé de moellons soigneusement équarris et régulièrement appareillés. Entre la quatrième et la cinquième assise, le parement présente un ressaut bien visible sur les clichés et le relevé. La fondation semble être composée de deux à trois assises de dalles calcaires et de grands blocs architecturaux remployés. On observe ensuite, au sommet de la stratigraphie, d’épais niveaux de démolition, probablement composés de matériaux de blocage du mur du fortin, qui viennent sceller les couches précédentes.

 

Sondage 2

Le second sondage a pris la forme d’une tranchée de 7,1 m de long pour 0,7 m de large, implantée le long du parement intérieur du mur nord de la fortification. Il a fait l’objet d’une description plus complète que le précédent, puisque l’essentiel du texte du journal de fouille lui est consacré, en plus d’un relevé en plan partiel. L’absence de relevé en coupe est compensée, dans une certaine mesure, par quelques photographies sans lesquelles il ne serait sans doute pas possible de comprendre le texte. À nouveau, on distingue dans ce sondage plusieurs états de construction. Le parement interne du mur du fortin, conservé sur 1,2 m de hauteur, se distingue du parement externe par une construction moins soignée, mettant en œuvre des moellons mal équarris et grossièrement appareillés. Au sud de ce mur, se trouve un hypocauste mal conservé, dont trois autres murs ont été dégagés (fig.  33). Le plus long (MR 2) est presque parallèle au mur du fortin et semble, d’après les photos, se poursuivre vers l’ouest jusqu’à l’interruption de ce dernier, soit sur une longueur de 3,1 m. Il est postérieur au mur perpendiculaire (MR 3) contre lequel il vient s’appuyer. Celui-ci, également construit en petit appareil, est rapidement interrompu au sud par le conduit du præfurnium de l’hypocauste.  L’ouverture, large de 35 cm, est limitée de part et d’autre par de grands blocs parallélépipédiques. Contre le piédroit sud du præfurnium, se trouvait une colonne de pilettes surmontée d’une dalle de suspensura. Cette dernière reposait, côté est, sur le piédroit du præfurnium, et sur un contrefort maçonné côté sud. On peut donc vraisemblablement en déduire que le conduit du præfurnium a été aménagé au milieu du mur est de lhypocauste, qui ne mesurait donc quun peu plus de 1,5 m de large (pour une longueur inconnue). Lunique colonne de pilettes conservée reposait sur un dallage composé de tuiles en terre cuite, dont l’orientation est légèrement divergente de celle des murs. Les tuiles étaient recouvertes d’un sédiment charbonneux de quelques centimètres, qui a livré de rares tessons, dont un fragment de sigillée d’Argonne décorée. 

Ce secteur avait déjà été exploré en 1917 : Fr. Drexel indique en effet avoir découvert, à l’est de la porte, un mur perpendiculaire à la courtine, percé d’un conduit communiquant avec foyer. Il interprète cet espace comme un corps de garde contemporain du fortin, mais signale également des maçonneries antérieures à la fortification dans le même secteur  (Drexel 1918, p. 26 et pl. VIb). Sʼest alors posée la question de la relation entre les aménagements découverts en 1917 et en 1970 : on sʼest demandé, en particulier, si le foyer mentionné pas Fr. Drexel n’est pas celui du præfurnium qui a été (re)découvert en 1970. Or, la comparaison des clichés des deux fouilleurs lève toute incertitude : on reconnaît très bien, sur l’un et l’autre (fig. 34), le piédroit nord du præfurnium, constitué d’un grand bloc en remploi percé d’une mortaise, ainsi que les trois assises de moellons qui s’appuient contre celui-ci. De toute évidence, les deux fouilles se superposent et le foyer du corps de garde de Fr. Drexel correspond à celui de l’hypocauste de J. Guillaume.

 

Sondage profond

Un log décrit la stratigraphie mise en évidence par un sondage profond, qu’il est malheureusement difficile de localiser sur la seule base de la légende : « sondage en profondeur de 6 m à 7,50 m à partir de la base (au-dessus des fondations) du parement externe du mur nord, secteur ouest ». Comme le relevé ne figure aucun mur, il faut peut-être déduire de ces indications que le sondage a été pratiqué au niveau de la lacune du mur nord du fortin, pour mettre en évidence l’origine de cette perturbation.

Ces sondages fournissent un certain nombre d’informations importantes. D’abord, ils permettent d’apprécier la stratigraphie du site, qui témoigne d’un état de conservation apparemment assez satisfaisant et n’exclut pas la préservation de niveaux de sols sous les couches de démolition du fortin. Mais le principal apport réside dans la découverte de nouvelles constructions : deux murs perpendiculaires recoupés par la courtine, et un hypocauste mal conservé dont la relation avec le fortin n’est pas claire. En effet, cet hypocauste a été attribué à un habitat antérieur à la fortification dans un article de synthèse ultérieur (Feller et Georges-Leroy 1997, p.  288 et 292), mais J. Guillaume lui-même ne s’avançait pas explicitement sur ce point dans son rapport[16]. En revanche, il semble que les deux murs situés au nord de la courtine doivent effectivement être identifiés comme les vestiges d’une construction – probablement domestique, vue son architecture modeste – antérieure au Bourge ; les clichés de 1970 suffisent à s’en convaincre. Dès lors, ils suggèrent que l’habitat s’étendait jusqu’à l’emplacement de la fortification avant la construction de cette dernière et constituent à ce titre un élément important pour la compréhension de l’évolution de l’urbanisme à Senon. La chronologie de cette succession d’occupations reste néanmoins relative, car il n’a pas été possible de dater les structures antérieures à la fortification. La datation de ces contextes permettrait pourtant de combler une lacune importante, puisqu’elle fournirait un TPQ pour la construction du fortin et permettrait de situer son occupation à l’intérieur d’un intervalle dont l’autre extrémité peut être plus facilement déterminée, grâce au mobilier présent dans les couches de démolition.

 

Le Bourge de Senon dans la typologie des fortifications de l’Antiquité tardive

 

Le Bourge de Senon a été intégré au corpus des sites étudiés dans le cadre de la synthèse sur l’architecture militaire tardo-antique en Gaule proposée par Raymond Brulet (2006, p. 156-173). En ce qui concerne Senon, l’intérêt de la publication ne réside pas tant dans la notice – qui reprend succinctement les conclusions des travaux précédents, y compris les plus fragiles[17] – que dans les possibilités de comparaisons et de mise en perspective qu’offre la synthèse.

Le Bourge de Senon s’inscrit dans le modèle des pseudo-quadriburgia ; un type de fortification de petite taille (environ 25 ares), au plan carré flanqué de tours dangle et, souvent, de tours de courtine, que lon rencontre un peu partout en Gaule, quoiquen faible nombre. De bons parallèles sont fournis par les sites d’Irgenhausen, Schaan, Innsbruck, Dormagen ou Sainte-Gemmes-le-Robert (Brulet 2006, p. 158-162).

Bien qu’explicite du point de vue de la forme, le terme de quadriburgium n’est sans doute pas le plus adapté, dans la mesure où il est rarement attesté pendant l’Antiquité et relève plutôt d’une terminologie moderne. Par ailleurs, le mot burgus ne s’applique pas uniquement à une tour et peut aussi désigner une petite fortification.

Ce type d’ouvrage peut évidemment servir à procurer une étape et à sécuriser le réseau viaire, mais il faut se garder de considérer que cette interprétation est la seule possible au regard de leur petite taille : on ignore tout de l’importance des contingents qui ont pu occuper ces forteresses, dans la mesure où la capacité des casernements en matériaux périssables n’est généralement pas connue et peut facilement varier du simple au double selon la restitution architecturale qu’on en propose (Brulet 2006, p. 157). À cet égard, certaines caractéristiques de la forteresse de Senon trouvent de bons parallèles : à Famars, on suppose que des poteaux en bois doublaient une courtine peu épaisse pour supporter le chemin de ronde de ce castellum constantinien (Bersu et Unverzagt 1961, p. 159-190 ; Brulet 2006, p. 170). Comme à Senon, le parement interne de l’enceinte était moins soigné que celui de la face extérieure, destiné à être vue (Bersu et Unverzagt 1961, p. 166). Des exemples de renforcement des tours d’angle ou de la courtine sont également attestés, à Bavay ou Famars par exemple (Brulet 2006, p. 172). En revanche, les tours d’angle placées à l’intérieur de l’enceinte – si c’est bien de cela qu’il s’agit à Senon – constituent un exemple plus exceptionnel, qu’on ne rencontre guère qu’à Dormagen, où il s’agit d’une transformation d’un site du Haut-Empire. En ce qui concerne le dispositif d’accès, la porte aménagée dans une tour-porche carrée semble moins fréquente que la porte encadrée de deux tours, carrées ou semi-circulaires, mais se rencontre justement dans les plans de type quadriburgium, comme à Schaan : on ne peut donc privilégier aucune des deux hypothèses envisagées par Fr. Drexel (1918, p. 26).

Ce modèle de fortification a pendant un temps été considéré comme caractéristique du début du IVe siècle, mais l’étude d’échantillons plus importants montre qu’il n’est en fait pas restreint à cette période (Brulet 2006, p. 156).

 

Les campagnes de prospections pédestres, géophysiques et aériennes

 

En raison d’un couvert végétal relativement important (fig. 35) – malgré un entretien ponctuel, des haies et taillis ont largement gagné le site, non cultivé depuis son classement au titre des MH en 1923 –, le Bourge est globalement peu accessible aux différentes méthodes de prospection qui ont récemment été mises en œuvre à Senon-Amel.

La détection de structures grâce aux clichés aériens est exclue, comme les prospections géophysiques tractées par un engin motorisé. Elles ont toutefois été utilisées dans les champs alentours, où elles ont révélé une forte densité de structures à caractère domestique, confirmant ainsi que les quartiers résidentiels et artisanaux s’étendaient jusqu’à l’emplacement du Bourge avant sa construction (fig.  12, 13 et 21).

Seul le radar à pénétration de sol manuel a pu être employé entre les haies et reliefs de tranchées du Bourge . Sans surprise, ce contexte stratigraphique perturbé a livré des cartes assez bruitées, qui n’ont révélé que de rares structures (fig.  36). Aucune anomalie n’a été mise en évidence à l’intérieur de l’enceinte, sauf peut-être quelques creusements qui semblent structurés et assez profonds (entre 1 m et 1,6 m sous le niveau de sol actuel). Au sud-ouest de la fortification, la carte est perturbée par de nombreuses anomalies ponctuelles non structurées. La courtine n’apparait pas, comme on aurait pourtant pu s’y attendre. Il est possible que le mur ne soit pas suffisamment bien conservé à cet endroit, mais aussi que la prospection ne se superpose pas tout à fait à lédifice, dont la localisation restait approximative avant la fouille de cette année. On observe en revanche une grande anomalie linéaire, mais non rectiligne, d’orientation nord-nord-ouest/sud-sud-est, à peu près parallèle au mur occidental de la forteresse et située à 12-13 m au sud-ouest de ce dernier. Cette distance entre dans la fourchette de l’espacement moyen entre la courtine et le fossé défensif des fortifications tardo-antiques (Brulet 2006, p. 173). La vérification de cette hypothèse constitue un des objectifs de cette campagne de sondages.

Enfin, les prospections pédestres ont ponctuellement livré de petites quantités de mobilier, provenant essentiellement de déblais accumulés à l’extérieur de terriers de blaireaux, qui exploitent comme souvent les cavités formées par les vestiges enfouis. Il s’agit principalement de fragments de céramiques, qui totalisent 90 restes pour 28 individus et 1,05 kg. L’assemblage, assez homogène, est caractéristique du IIIe siècle, mais comprend au moins un élément (un bord de terrine en sigillée de type Chenet 328) plutôt attribuable au siècle suivant, mais qui ne renvoie pas forcément à la phase d’occupation de la fortification (Ritz et al. 2016, p. 43-47).

Les prospections pédestres ont également livré deux objets d’instrumentum en alliage cuivreux (ibid.) : une bague à jonc plat et chaton ovale gravé, figurant une représentation animalière indéterminée (Guiraud 1981, p. 222-224, type 2 ; 1989, p. 181-183, type 2), et un manche de miroir coulé dans un moule bivalve, en forme de double boucles (Lloyd-Morgan 1977, p. 278-288, groupe N).   

  

Les relevés topographiques

 

La dernière contribution en date consacrée à la fortification du Bourge est issue de ce programme de prospection thématique. Elle avait pour objectif de géoréférencer les différents plans de fouille de Fr. Drexel, qui sont dépourvus de tout point de repère topographique. Chaque plan a néanmoins été reporté sur un plan de masse levé au 1:2500, qui situe les différents édifices fouillés les uns par rapport aux autres. Un relevé microtopographique de la parcelle du Bourge, où des reliefs encore importants font apparaître les vestiges de l’édifice et de son exploration, a permis de géoréférencer le plan de la fortification, puis des thermes et de la «  curie  » par l’intermédiaire du plan de masse (Ritz et al. 2015, p. 23-28). Ces données, levées au tachéomètre en 2015, ont été affinées par le relevé LiDAR effectué en février 2018 autour du site de Senon-Amel, dans le cadre de ce programme de prospection thématique, en partenariat avec l’ONF (fig.  37-39). Globalement, le site est structuré par une plate-forme centrale quadrangulaire orientée nord-nord-ouest/sud-sud-est, encadrée par un système complexe de talus et de tranchées adoptant une orientation identique ; l’ensemble formant un relief presque carré de 70 m de côté, s’élevant àm au maximum au-dessus des parcelles environnantes très planes. L’empreinte du fortin apparait donc très nettement dans cette configuration topographique, conforme à l’orientation et aux dimensions de l’édifice : elle autorise demblée un recalage approximatif du plan de fouille, mais la marge derreur reste alors de lordre de plusieurs mètres. Dans le détail, la topographie du site est extrêmement perturbée par les différents travaux à vocation militaire et archéologique conduits entre 1917 et 1970, quʼil il n’est pas toujours facile de distinguer. Lorsqu’elles présentent un plan crénelé caractéristique, les tranchées militaires peuvent être facilement isolées : c’est le cas de deux longues tranchées encadrant le site à l’est et à l’ouest, que l’on retrouve sur un plan directeur de l’artillerie française (fig. 38). Mais il semblerait que les excavations à vocation militaire et archéologique se confondent parfois, compliquant la lecture de la topographie, comme à l’angle nord-ouest du site, où une tranchée crénelée est connectée à une tranchée linéaire formant un angle droit, qui pourrait correspondre à l’exploration de la tour nord-ouest. Au sud et à l’est, deux tranchées adoptent en revanche un tracé complètement linéaire, doublé d’un bourrelet. Elles constituent de bons points de repère pour localiser l’enceinte, particulièrement sur le mur sud, pour lequel on dispose par ailleurs d’un cliché qui confirme que la tranchée correspond au dégagement du mur et le bourrelet aux déblais de la fouille (fig.  25). Côté nord, la tranchée pratiquée par J. Guillaume en 1970 n’a pas été remblayée et est encore bien apparente. On observe enfin, quelques mètres plus à l’est, une grande dépression quadrangulaire qui semble correspondre aux interventions successives de Fr. Drexel et J. Guillaume dans ce secteur, où a été découvert l’hypocauste. On distingue même, sur les cartes altimétriques et sur le terrain, le relief linéaire correspondant au segment du mur nord qu’ont longé les deux sondages de J. Guillaume.

Au total, ces différents indices permettent de réduire la marge derreur de la localisation de lédifice à moins de deux mètres, quand elle était auparavant dordre décamétrique. Le géoréférencement du plan du fortin obtenu selon cette démarche a servi de base à l’implantation des sondages réalisés cette année. (fig.  40).

 

Le mobilier des sondages de 1970

 

Le mobilier archéologique collecté lors des sondages conduits en 1970 au lieu-dit le Bourge n’avait jamais été étudié. Cette petite collection, comprenant 7,3 kg de céramique, 1,6 kg de métal et six monnaies, est conservée au musée de la Princerie à Verdun. Elle a été examinée avant le début de la campagne de sondages, afin de compléter l’état des connaissances sur le site et de discerner les hypothèses chronologiques les plus vraisemblables.

Le mobilier céramique, métallique et numismatique a été exhaustivement étudié, mais le commentaire qui en est proposé ci-après est rendu succinct par l’absence de contextualisation stratigraphique des découvertes. Pour le reste, les principes méthodologiques mis en œuvre dans le cadre de ces études sont les mêmes que ceux qui ont été appliqués au mobilier issu des sondages conduits cette année (cf. infra p. 139 sqq.) ; ils ne seront donc pas détaillés ici.

Le mobilier lapidaire recueilli lors des sondages de 1970 nʼest pas présenté ici, mais dans le chapitre consacré aux études du mobilier provenant des sondages de 2018 : nous avons en effet de choisi réexaminer conjointement ces deux corpus et de les intégrer à une étude globale, car des collages existent entre des blocs découverts en 1970 et en 2018 (cf. infra p. 206 sqq.). 

 

Les monnaies

Commentaire

Le musée de Verdun conserve un lot de six monnaies en alliage cuivreux issues des sondages de 1970 sous un même numéro d’inventaire (inv. 2010.0.430).

Pour le Haut-Empire, on recense un as de Domitien postérieur à 84, date à laquelle l’empereur prend le titre de Germanicus, et un sesterce de la vingt-huitième puissance tribunicienne de Marc Aurèle. Tous deux présentent un degré d’usure très avancé et ont tout à fait pu circuler jusqu’à la fin du IIIe siècle ou au début du IVe siècle ; période dont datent les quatre autres monnaies de ce lot. Il s’agit d’antoniniens en alliage cuivreux de l’empire de Gaule, ou postérieurs en ce qui concerne les imitations. On compte deux frappes – a priori officielles –  de Victorin, dont les revers présentent deux types à la Salus différents, une imitation de Tétricus II à la légende dégénérée et un probable antoninien réduit de Tétricus Ier, imitant peut-être un type Romæ Aeternæ.

Cet échantillon, comparable à ceux qui avaient été précédemment inventoriés par Fr. Drexel et G. Chenet sur le site, ne présente qu’un intérêt très limité pour la chronologie du site. En effet, en l’absence de précision sur les contextes de découverte, on ne peut déterminer à quelle phase du site correspond cette série : aux niveaux antérieurs à la forteresse, à son occupation ou à ses couches de destruction ? Quand bien même le saurait-on, il resterait très délicat de proposer une datation absolue des contextes associés, en raison de la nature même de ce lot, comprenant deux grands modules qui ont manifestement circulé longtemps et des antoniniens de la période de l’empire des Gaules, dont on sait qu’ils circulent encore largement au siècle suivant (Doyen 2007, p. 314-352).

 

Catalogue

1. Domitien, as (al. cu.), 84-96

D : […]VG GER[…] –  Tête laur. de Domitien à d.

R : ill.

Réf. : ind.

CA : Senon, lieu-dit le Bourge, 1970.

Inv. 2010.0.430.2

⌀ 27 mm     12,7 g 

 

2. Marc Aurèle, sesterce (al. cu.), Rome, 174

D : [M ANT]ONINVS - AVG [TR P XXVIII] –  Buste laur. et drap. de Marc Aurèle à d.

R : [IMP VI - COS III // SC] – Jupiter assis à gauche, nu jusqu’à la ceinture, tenant une victoriola de la main d. et un sceptre long de la main g.

Réf. : RIC III, 1099.

CA : Senon, lieu-dit le Bourge, 1970.

Inv. 2010.0.430.1

⌀ 29 mm     22 g     6 h

 

3. Victorin, antoninien (al. cu.), 269-271

D : […]ICTORINVS […] – Buste rad., drap. et cuir. de Victorin à d.

R : SALVS - AVG – Salus drap. deb. à g., tenant une patère de la main d., nourrissant un serpent enroulé autour d’un autel et tenant un sceptre de la main g.

Réf. : ind.

CA : Senon, lieu-dit le Bourge, 1970.

Inv. 2010.0.430.4

⌀ 19 mm     2,4 g     7 h

 

4. Victorin, antoninien (al. cu.), 269-271

D : IMP C VICTORINVS P […] – Buste rad. et cuir. de Victorin à d.

R : SALV[S A]VG – Salus drap. deb. à d., tenant une patère de la main g. et un serpent de la main d.

Réf. : ind.

CA : Senon, lieu-dit le Bourge, 1970.

Inv. 2010.0.430.5

⌀ 23 mm     2,1 g     12 h

 

5. Tétricus II, antoninien (al. cu.), imitation, 272-274 ou après

D : [..]EC RTRICVS – Tête rad. de Tétricus II à d.

R : ƎO[…] – Instruments pontificaux.

Réf. : ind.

CA : Senon, lieu-dit le Bourge, 1970.

Inv. 2010.0.430.3

⌀ 17 mm     2,6 g     5 h

 

6. Tétricus Ier (?) antoninien (al. cu.), imitation, 271-274 ou après

D : […] – Tête rad. de Tétricus à d. (?)

R : […] – Rome casq. et drap. assise à gauche, tenant une victoriola de la main d. (?)

Réf. : ind.

CA : Senon, lieu-dit le Bourge, 1970.

Inv. 2010.0.430.6

⌀ 15,5 mm     1,4 g     12 h

 

La céramique

 

Le mobilier céramique conservé au musée de Verdun (inv. 2008.0.106) est réparti dans trois sacs distincts, qui correspondent peut-être à chacun des trois sondages réalisés en 1970, mais ni l’inventaire, ni les sacs ne figurent la moindre information relative au contexte de découverte : le mobilier a donc été traité comme un lot unique. Avec 292 restes pour 133 individus, soit un rapport de seulement 2,2 restes pour 1 individu, ce petit corpus se caractérise par un taux de fragmentation remarquablement peu élevé, qui signale peut-être une sélection du mobilier conservé. Un grand nombre de tessons est altéré par l’action du feu, parfois jusqu’à cœur, si bien que quelques fragments trop brûlés n’ont pas pu être rattachés à une catégorie technique ou à un groupe de pâtes déterminés. 

La terre sigillée constitue, de loin, la catégorie la mieux représentée, à hauteur de 38% environ du NMI et du NR de l’ensemble. Souvent, les tessons brûlés n’ont pas pu être attribués avec certitude à un groupe d’ateliers, mais l’étude des formes suffit à démontrer qu’il s’agit majoritairement de productions argonnaises des IIIe-IVe siècles. On recense notamment 11 bords en baguette de type Drag. 37 ou Chenet 318/319/320, entre lesquels la taille des fragments ne permet pas toujours de distinguer (fig. 43, n°3). Seul un bord en baguette peut assurément être attribué à une coupe de type Chenet 320 (fig.  43, n°2, fig.  44, n°4). Il en va de même pour 18 fragments de panse de mortiers ou de terrines à collerette, qui peuvent correspondre aux types Drag. 45, Chenet 328, 329 ou 330. L’identification des terrines à collerette de type Chenet 324 (fig. 44, n°3) et Chenet 325 est en revanche assurée par la présence d’un décor de casiers hachurés à la molette sur la première et de barbotine sur la seconde. Les décors à la molette recensés (fig. 44, n°2-4) correspondent exclusivement au groupe 3 de Hübener (hachures diagonales simples) ; un registre qui est surtout utilisé dans la première moitié du IVe siècle (Hübener 1968, p. 241-298 ; Feller 1991, p. 161-169 ; Bayard 2004, p. 93).

On compte également quelques formes héritées du Haut-Empire, comme le bol Drag. 37 et la coupe Drag. 40, dont la production se poursuit toutefois au IVe siècle. Un vase se distingue par un décor original : il s’agit d’un gobelet ovoïde sur pied cylindrique proche du type Chenet 334, qui présente un motif végétal excisé en haut de panse (fig. 43, n°4). Cette décoration est beaucoup moins fréquente que la barbotine sur ce type de gobelet, mais on trouve au moins un parallèle satisfaisant sur des gobelets de type Chenet 335 découvert à Boulogne-sur-Mer, où ils sont datés du dernier quart du IIIe siècle (Clotuche 1993, p. 89-95). Signalons enfin un fond d’assiette présentant une estampille que nous lisons AVCVSTVS (fig. 44, n°5). Des potiers du nom de Augustus sont connus dans plusieurs centres de production, mais seules les estampilles de Rheinzabern en Germanie supérieure et de Westerndorf à la frontière Rhétie/Norique présentent des graphies comparables, avec un G tracé comme un C, sans barre verticale : il sagit dailleurs peut-être du même potier, qui se serait déplacé de la première officine vers la seconde (Hartley et Dickinson 2008, p.  241-342). Quoiqu’il en soit, l’activité de ce(s) potier(s) est située dans la deuxième moitié du IIe siècle ou dans la première moitié du IIIe siècle. Même si la graphie de l’estampille de Westerndorf est assez proche de la nôtre, il est difficile d’être convaincu qu’il s’agit du même potier, car le tesson semble bien être d’origine argonnaise. À l’exception de cet élément incertain, le lot de sigillées forme donc un ensemble très homogène, par son répertoire formel comme par son répertoire décoratif, qui semble être bien centré sur la fin du IIIe siècle et la première moitié du IVe siècle.

Les céramiques rugueuses champenoises arrivent en seconde position, avec environ 14% du NR et 19% du NMI. Le répertoire, très standardisé, est dominé par trois formes de céramique rugueuse sombre : le plat à bord en bourrelet de type Reims A8 (fig. 43, n°10), les pots et jattes à lèvre en bandeau mouluré de type Reims J12 ou P16 (fig. 43, n°8) et les jattes à marli horizontal en crochet de type Reims J2 (fig. 43, n°9). Les autres formes – deux couvercles et une jatte à marli horizontal courbe de type Reims J4 – sont anecdotiques. À Reims, tous ces éléments se rencontrent surtout dans les contextes tardifs, du IIIe au Ve siècle (Deru 2014, p. 274-276). La céramique rugueuse claire est normalement plus ancienne et voit des volumes en baisse dès le début du IIe siècle, mais ici les deux seuls individus recensés sont manifestement plus tardifs, puisqu’ils empruntent la forme du pot Reims P16 et de la jatte Reims A6 en rugueuse sombre.

La céramique métallescente s’élève à près de 17% du NR et environ 11% du NMI, ce qui constitue un volume important pour cette céramique très fine, habituellement mal représentée en raison d’un taux de fragmentation important. Très classiquement, les formes attestées relèvent exclusivement du service et de la consommation des boissons : on recense les gobelets Niederbieber 29/Chenet 340 (fig. 43, n°5), Niederbieber 33 (fig. 43, n°6), Arentsburg 95 (fig. 43, n°7) et, peut-être, le gobelet Niederbieber 35/Chenet 337, à en juger par la présence d’un fragment de col cannelé. Toutes les techniques décoratives sont représentées : surfaces sablées, décorées de motifs végétaux à la barbotine ou de guillochis à la roulette. Les tessons recensés ont tous été produits dans les ateliers d’Argonne ou de Trèves, pendant le IIIe siècle et la première moitié du IVe siècle. 

La céramique commune claire présente également des volumes assez importants (environ 14% du NR et du NMI), qui sont toutefois peu significatifs d’un point de vue chronologique, dans la mesure où cette catégorie est bien représentée pendant toute la période romaine. Les formes recensées correspondent surtout à des cruches : à marli horizontal, de type Mosellane 1 ; à lèvre triangulaire en bandeau, de type Gose 400 ; à lèvre cannelée et bord en bourrelet, de type Reims 104 ; à lèvre en bobine, de type Gose 388. On relève également un petit pot original, dont le bord en corniche emprunte la forme du type Hees 2 en céramique engobée.

Les dérivées de terra nigra s’élèvent encore à 5  % du NR et 6  % du NMI. Ils comprennent une forme atypique de grande bouteille ou cruche (fig. 43, n°1), dont le bord pourrait être une variante triangulaire de la bouteille à lèvre en crochet de type DTN 5.1 d’Avocourt. Pour le reste, il s’agit de formes habituelles de dérivées de terra nigra : assiette à paroi concave Deru A41, petit pot à bord oblique, pot à lèvre éversée, grand pot à bord en bourrelet. La chronologie de ces céramiques de tradition gallo-belge tardives est encore assez mal maîtrisée : on sait que leur production s’est poursuivie jusque dans le courant du IIIe siècle, mais il est difficile de dire si ces éléments peuvent encore être présents dans des contextes de la première moitié du IVe siècle autrement que de manière résiduelle. 

Les autres catégories techniques sont marginales. On mentionnera deux formes de pots en céramique commune sombre à dégraissant coquillier, une jatte à bord en bourrelet rentrant de type Niederbieber 104/Alzeï 28 en céramique rugueuse de l’Eifel, un mortier à collerette de type Haltern 60/Gose 458-59 et une cruche à bord en bourrelet de type Reims 104, tous deux en pâte blanche champenoise.

Globalement, ce corpus présente une composition caractéristique du IIIe siècle et de la première moitié du IVe siècle, qui se traduit par une très forte représentation des céramiques sigillées et métallescentes du Bas-Empire pour la vaisselle de table, accompagnées de forts volumes céramiques rugueuses champenoises en ce qui concerne la vaisselle culinaire. Il doit néanmoins être considéré avec prudence, dans la mesure où il constitue de toute évidence un assemblage artificiel de matériel issu de contextes différents. Ceci étant dit, on est frappé par la cohérence chronologique de l’ensemble, qui présente moins de décalages que beaucoup d’ensembles issus de contextes stratigraphiques fiables. On est même tenté de resserrer la datation sur la fin du IIIe siècle et le début du IVe siècle, en raison de l’absence des productions habituelles de la fin du Haut-Empire (gobelets engobés, sigillées d’Argonne) et des groupes de décors à la molette de la seconde moitié du IVe siècle. On retiendra donc, par rapport aux problématiques du site, que l’occupation antérieure au IIIe siècle est très peu visible (car oblitérée pas les aménagements ultérieurs ?) au travers du mobilier céramique, qui témoigne par contre assurément d’une continuité d’occupation dans la première moitié du IVe siècle, mais visiblement pas au-delà.

 

L’instrumentum

Le musée de Verdun conserve, sous le numéro d’inventaire 2008.0.106.1, un corpus de mobilier métallique totalisant 58 restes et 49 individus pour une masse de 1632 g. Il s’agit essentiellement d’objets en fer (à près de 75% du NR et 85% du NMI : fig.  45), qui se trouvent globalement dans un mauvais état de conservation, à la fois parce qu’une grande partie d’entre eux semble avoir subi l’action du feu et parce qu’ils n’ont fait l’objet d’aucune restauration ou stabilisation. Ce lot ne comprend aucun élément suffisamment bien daté pour être pertinent du point de vue chronologique. Contrairement aux monnaies et à la céramique, l’intérêt de ce matériel est donc essentiellement d’ordre fonctionnel, mais se trouve limité par sa faible importance quantitative et par l’absence de contextualisation des découvertes.

Parmi les activités attestées sur le site du Bourge, la mise en œuvre architecturale est surreprésentée. Outre un nombre important de clous de menuiserie et de charpente, elle est également documentée par une gâche de serrurerie ; une pièce métallique à deux branches épointées qu’on enfonce dans un poteau ou un chambranle de porte pour que s’y engage le pêne maintenant le battant fermé (fig. 48, n°6).

Le domaine militaire est représenté par la pointe d’un projectile que sa taille invite à identifier comme une javeline plutôt que comme une flèche (fig. 48, n°1).

Dans le domaine personnel, on recense une épingle en fer dont la tête cassée interdit toute attribution typologique (fig. 48, n°5), deux clous de chaussure et une boucle de chaussure ou de vêtement, sans doute d’époque moderne ou contemporaine (fig. 48, n°7).

Les objets domestiques comprennent une lame de couteau recourbée (fig. 48, n°4) et une probable poignée de meuble recevant un manche en bois (fig. 48, n°3), qui sont tous deux vraisemblablement récents.

Dans les objets indéterminés, on signalera un disque en alliage cuivreux, présentant un rebord rabattu sur la face inférieure et les deux pattes cassées d’un oiseau en ronde-bosse soudé sur la face supérieure (fig. 48, n°2). Il pourrait rappeler certaines quenouilles sculptées, le plus souvent en bois ou en os, mais parfois aussi en bronze (Béal 1983, n°741-742 ; König 1987, p.  129 ; Cremer 1998, p. 327-333 ; Wamser 2004, p. 274, n°412-414 ; Eckardt 2014, p. 143). L’objet est toutefois trop fragmentaire pour permettre une attribution fonctionnelle assurée. Ajoutons enfin que ce corpus comprend un objet non métallique, qui correspond un fragment de verre fondu.

 


[1].  Dans l’usage local, le Bourge désigne aussi bien le lieu-dit que la fortification en elle-même, dont l’existence est bien connue des habitants du village de Senon.

 

[2].  Tous renvoient par exemple à la définition du mot burgus que donne Végèce (Traité de lʼart militaire, IV, 10).

 

[3].  Les travaux archéologiques et militaires se confondent : on s’en rend compte à l’examen du plan directeur d’artillerie, sur lequel le lieu-dit le Bourge est identifié comme « l’ouvrage de Senon ». Il semblerait donc que le relief formé par les vestiges de la fortification ait été utilisé comme point d’appui sur la position Kriemhild ; une ligne fortifiée allant de Mouzon à Étain. Sur le terrain, les vestiges de tranchées et d’un abri bétonné encore bien visibles actuellement, confirment que le tertre a fait l’objet d’aménagements militaires qui n’ont pu manquer de mettre au jour des vestiges antiques.  

 

[4].  La publication des fouilles indique, en introduction, que les premières découvertes ont eu lieu en mai 1917, tandis que des clichés du fonds H. Reiners conservés par le Service des biens culturels de l’état de Fribourg (Suisse) montrant les fouilles de Senon présentent la mention manuscrite, au dos, « Senon, Juli 1917 ». On peut en déduire que les fouilles ont duré au moins de mai à juillet 1917 avant d’être interrompues par les bombardements français (clichés HERE 2508, 2516, 2529).   

 

[5].  C’est bien de la base de l’élévation de la courtine que proviennent ces blocs sculptés et non de ses fondations, comme on a parfois pu le lire (Mourot 2001, p. 503 et 509 ; Bucher 1998, p. 29) : on voit bien sur les photos d’époque (fig.  25) que les stèles remployées se trouvent au niveau du parement de l’élévation (Drexel 1918, pl. VIII et IX). Ce segment de mur « construit plus solidement » (« festere Bauart des Mauerfußes »), qui figure sur le plan de l’édifice (fig.  24), devait avoir pour but de soutenir l’élévation de la tour de l’angle sud-ouest et, peut-être, de servir également d’assise de réglage pour la suite de l’élévation maçonnée en petit appareil, selon Fr. Drexel (1918, p. 26-27).  

 

[6].  Le nombre exact de monuments funéraires n’est pas tout à fait clair : dans le texte de sa publication, Fr. Drexel mentionne au départ 18 fragments, dont 3 ont été laissés sur place car trop mal conservés. Il indique ensuite que les 15 fragments restant appartenaient à 11 monuments funéraires différents, après que quatre remontages aient été effectués. En ajoutant le bloc d’architecture trouvé à l’angle de la tour nord-ouest, on arrive donc à un total de 12 individus. Or, les publications ultérieures du lapidaire ne recensent que 10 blocs après remontage, en comptant le fragment architectural (Espérandieu 1925, IX, n°7248 à 7256 ; Bucher 1998, p. 29-58 ; Mourot 2001, p. 509-514). Deux hypothèses sont alors possibles (et non exclusives) : soit l’inventaire de Fr. Drexel souffre d’imprécisions et inclut d’autres éléments que le lapidaire funéraire du mur sud stricto sensu (tel que l’autel à Vulcain trouvé près de la «  curie  » ou le fragment d’épitaphe trouvé près du mur nord du Bourge), soit des éléments ont été perdus depuis la publication de 1918. À ce propos, on sait désormais que ce mobilier a fait l’objet de divers transports : il a d’abord été stocké à Montmédy, où il apparait sur des clichés provenant du fonds Keune datés de décembre 1917 (KM 84.1-84.11, Römischen Steinfunde aufgenommen in Montmedy, 7 Dezember 1917), avant d’être transporté au dépôt de la Porte des Allemands à Metz (Chenet 1922, p. 134 ; Espérandieu 1925, IX, p. 379), puis restitué à la commune de Senon, qui en a fait don au musée de Verdun en 1929 (Delangle 1929 ; Anonyme 1932), où il est toujours. Par ailleurs, les clichés du dépôt de Montmédy (KM 84.1, 84.5 et 84.6) figurent au moins un élément – un fût de colonne à décor d’écailles – qui n’apparait pas dans les publications ultérieures du mobilier lapidaire, attestant ainsi que du matériel a été perdu depuis 1917 (fig.  26). C’est probablement le même fragment de colonne qui est mentionné par Johann-Baptist Keune (1923, coll. 1472-1474), ancien conservateur du musée de Metz et directeur du Kunstschutz pendant la guerre, dans la courte notice qu’il a rédigée sur Senon pour la Paulys Realencyclopädie, où il est question d’une colonne décorée de bardeaux (« geschuppte Säule ») qu’il suppose provenir d’une colonne de Jupiter à l’anguipède (c’est effectivement un motif fréquent sur ce type de monument, comme l’attestent les colonnes découvertes à Merten et à Grand, que J.-B. Keune ne pouvait pas ignorer [Reis 2012, p. 359-369]). Merci à Jean-Claude Laparra d’avoir attiré notre attention sur la série de clichés KM 84 du fonds Keune, précieuse pour la connaissance de l’histoire de cette collection lapidaire.

 

[7].  Le linteau de la stèle porte, au-dessus d’une niche à sommet cintré déportée vers la droite, une épitaphe établie «  Caradda[u]nus | Sanva[ci] fili[us]  » par Pierre Wuilleumier (ILTG, 388), quand Fr. Drexel donnait « Carađđounus Sanua[ci] fili(us) » (Drexel 1918, p. 32 et pl. XIVa). Aujourd’hui, le monument présente une lacune entre le second đ et le n. Il semble néanmoins que c’est l’editio princeps de Fr. Drexel qu’il faut retenir, d’une part parce qu’elle se montre moins approximative (en figurant le tau gallicum par un đ et en notant « fili(us) » et non « fili[us] » : il sagit bien dune résolution dabréviation et non dune restitution), dautre part parce que linscription semblait plus complète lors de sa découverte (Carađđounus est noté sans restitution), et enfin parce qu’il semblerait que le nom Carađđaunus, moins fréquent, constitue une forme fautive de Carađđounus (Delamarre 2007, p. 57).

 

[8].  Les deux noms sont bien attestés par ailleurs, surtout chez les Médiomatriques (CIL XIII, 4325, 4355, 4356, 4362, 4499) et les Triboques (CIL XIII, 11653, 11656) pour Carađđounus ; chez les Lingons (CIL XIII, 5168) et les Leuques (CIL XIII, 4663) pour Sanvacus.

 

[9].  Seuls les fragments de monuments funéraires du mur sud, le fragment d’architecture de la tour nord-ouest et l’autel à Vulcain découvert près de la «  curie  » sont conservés au musée de Verdun. Les éléments architecturaux mentionnés par Fr. Drexel (1918, p. 26) ont été perdus, comme le petit mobilier. Il est probable que ce matériel n’a même pas été emporté à l’issue des fouilles, puisqu’il ne figure pas dans l’inventaire établi lors de la cession du mobilier au musée de Verdun en 1929 (Delangle 1929). Peut-être les fragments de blocs de provenance inconnue conservés à Senon correspondent-ils en tout ou en partie à ce matériel (cf. infra p. 206).  

 

[10].  À en juger par la description très complète de G. Chenet, il s’agit vraisemblablement d’une émission de l’atelier de Cologne, datée des années 270-271 (RIC V-1, 118).

 

[11].  G. Chenet l’a en effet trouvée à proximité de l’endroit où elle avait été photographiée en 1917 (Drexel 1918, p. 32 et pl. VIb ; Chenet 1922, p. 137-138). On a donc confirmation dʼune certaine négligence dans le prélèvement du mobilier pendant des fouilles allemandes.

 

[12].  ILTG, 389 : « D(is) [M(anibus)] | Regina et | Attiola fil(ia ) ». La mère, Regina, porte un nom latin courant en Gaule (CIL XIII, 1101, 1413, 4707, 5045, 5752). Celui de sa fille, Attiola, n’est pas rare non plus (CIL XII, 5912 ; CIL XIII, 1437, 2035, 3262 ; ILTG, 436), mais semble être d’origine celtique (Delamarre 2007, p. 32 et 212).

 

[13]. «  Frater quoque eius Senonibus  »  (Eutrope, Abrégé d’histoire romaine, X, 12, 2).

 

[14].  « Villa quæ Senon vocatur » et « Senonensis ecclesia » en 1127 dans le Cartulaire de Gorze, fol. 201-202 (Herbomez 1898, p. 262-263, n°150 ; Liénard 1874, p. 221).

 

[15].  G. Chenet (1922, p. 141) a souligné la proximité onomastique entre Senon et les Sénons, et envisageait qu’une expédition des Sénons puisse être à l’origine des différents Senon lorrains (Senon, Senoncourt et Senonville dans la Meuse, Senones dans les Vosges). Évidemment, la proposition parait aujourd’hui fantaisiste, mais elle a le mérite de soulever la question de la toponymie, qui ne semble avoir intéressé personne avant G. Chenet. Il faut envisager, plus simplement, que le nom du peuple des Sénons et de la localité de Senon (comme beaucoup d’autres toponymes et anthroponymes) procèdent du même thème vieux-celtique seno-, très fréquent, qui a le sens de « vieux », « ancien » (Holder 1904, coll.  1482 ; Evans 1967, p.  375-376 ; Lambert 1994, p.  34 ; Delamarre 2007, p. 231 ; Delamarre 2012, p.  235). 

 

[16]. Sans dire clairement que lʼhypocauste est antérieur à la fortification, lʼauteur indique toutefois que le mur limitant lʼhypocauste à lʼest a «  manifestement été arraché lors de la construction du mur dʼenceinte du castellum  » (Guillaume 1987, p. 1). 

 

[17]. Notamment le TPQ de 256 proposé par A. Grenier sur la base des monuments funéraires remployés (Brulet 2006, p. 381-382).

 



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