L'HÔPITAL ALLEMAND D'AMEL

L'auteur du texte suivant,  Emmanuel Hannotin, a publié cet article dans la revue "Les rives de l'Othain", Bull. n° 61, 2005.

Photos anciennes: collection E. Hannotin.

 

AMEL : UNE ÉTAPE SUR LES CHEMINS DE LA COMPASSION.



Plus aucun indice, plus aucune trace ne permet aujourd'hui au rare visiteur d'imaginer que la petite commune d'Amel, au nord d'Étain, fut un maillon non négligeable dans la grande chaine du service de santé allemand au plus fort des jours sombres de la bataille de Verdun.
La localité nord-meusienne, en partie reconstruite, n'offre plus guère au curieux qui s'y attarde, que l'image typique d'une paisible ruralité et seule la présence d'un cimetière militaire allemand à sa périphérie est là pour nous rappeler qu'en des temps déjà éloignés, deux nations se sont résolument affrontées, et que des hommes ont subi ici leur lot de misères et de souffrance.

 

Un village martyr aux avant-postes
Depuis le 3 août, date de la déclaration de la guerre, jusqu'au 20 août 1914, les deux armées rivales restent dans l'expectative sur le secteur du canton de Spincourt, dont dépend la commune d'Amel. Çà et là, se livrent de nombreuses et courtes escarmouches impliquant surtout la cavalerie des deux camps.
L'affrontement général nommé "bataille des frontières" débutera le 20 août pour se terminer le 26 août avec le retrait général des troupes françaises en direction de Verdun.
C'est donc le 24 août 1914, que la 67e division de réserve faisant partie de l'armée de Lorraine monte au feu sur l'axe Éton-Rouvres. Face à la pression d'un ennemi en surnombre et fortement doté en artillerie lourde, la 67e division de réserve va reculer vers Amel pour enfin passer la Loison le 25 août 1914, laissant derrière elle  un village d'Amel livré aux incendies dus en partie aux obus incendiaires allemands.
Le 26 août, sur ordre de l'état-major général, la 3e armée française et l'armée de Lorraine se replient sur les Hauts de Meuse, précipitant ainsi l'intégralité du canton de Spincourt avec la majeure partie de sa population entre les mains de l'envahisseur pour plus de quatre années.

L'entrée en scène de la 50e division d'infanterie dans l'arène de Verdun
La 50e division d'infanterie est une des divisions nouvelles de la série paire 50 à 58. Elle a été constituée en mars 1915 par prélèvement de trois régiments sur trois divisions des VII corps d'armée et VII corps d'armée de réserve.
Ces trois régiments sont exclusivement wesphaliens puisque le 39e régiment de fusiliers est issu de Düsseldorf, le 53e régiment d'infanterie de Cologne et enfin le 158e régiment d'infanterie de Paderborn.
En avril 1915, la division est intégralement rassemblée en Champagne et dès le 14 mai de cette même année, on la retrouve dans la région au sud de Somme-Py.
De juin à octobre 1915, elle occupe le secteur de Tahure au nord de Perthes. Elle y subit l'offensive française de la fin du mois de septembre qui lui cause de lourdes pertes (130 officiers et 7849 hommes du rang hors de combat).
Affectée par ces derniers combats, elle est mise au repos et reconstituée aux environs de Vouziers pour réapparaître le 7 novembre, toujours sur le front occidental, au nord de Prosnes à l'est de Reims.
Le 14 avril 1916, elle remplace la 9e division de réserve présente devant Verdun depuis la fin du mois d'août 1914 et occupe plus particulièrement le secteur proche de Damloup et de la hauteur de Vaux-Berg.
Engagée au début de mai 1916 au nord de Vaux, elle prend part aux attaques prononcées sur la ligne Bois de la Caillette-Damloup du 1er au 3 juin, qui aboutirent le 7 juin 1916 à la prise du fort de Vaux par le 158e régiment d'infanterie.
Très éprouvée par ces rudes combats, la division sera mise au repos et recomplétée dans la région d'Étain, du mois de juin au mois de juillet 1916.
A la fin de juillet, la 50e division d'infanterie entre à nouveau en ligne au nord du fort de Vaux. Elle attaque le 1er août en direction de la Lauffée et subit encore de lourdes pertes lors des offensives françaises du 8 août et surtout du 24 octobre 1916. Elle restera en ligne dans le secteur proche de Vaux jusqu'au 20 novembre 1916, date à laquelle elle prendra position sur le front alors plus calme d'Argonne.
Cette division sera restée finalement en tout et pour tout, sept longs mois sur le front de Verdun et sera considérée comme une division de première classe après la prise du fort de Vaux par ses éléments.
La 50e compagnie sanitaire appartenant à la 50e division d'infanterie sera, entre autres, à l'origine des très importants travaux d'aménagement effectués dans le Feldlazarett n° 4 d'Amel en vue d'optimiser au mieux son action sanitaire, notamment dans les périodes de très forte affluence comme ce fut le cas lors des attaques aboutissant à la chute du fort de Vaux.

 

Le mode d'organisation du service de santé allemand.
L'organisation du service de santé allemand en temps de guerre résulte d'un règlement en date du 27 janvier 1907. Blessés et malades sont soignés selon un processus rigoureux et méthodique avec des étapes successives visant à perdre le moins de temps possible dans leur prise en charge.
Schématiquement, le blessé reçoit les premiers soins à l'endroit où il est atteint, ensuite il est transporté, ou se rend, selon la gravité de ses blessures vers l'arrière; là, il sera en premier lieu, pris en charge dans l'abri du service de santé de la compagnie (Sanitatunterstand).
Son cheminement se poursuit vers le poste de secours du bataillon (Verbandplatz) ou encore vers un poste de secours principal (Hauptverbandplatz) plus éloignés de la ligne de feu.
Enfin, du poste de secours principal, notre blessé est transporté ou bien se déplace par ses propres moyens vers un Feldlazarett (hôpital de campagne) dans lequel sont pratiquées les premières opérations.
Dans le Feldlazarett ne stationnent que les intransportables ou les cas particuliers. Les blessés légers peuvent être maintenus dans les hôpitaux de campagne si leur nombre total n'est pas très important et à la condition que leur délai de guérison soit inférieur à quatre ou cinq semaines.
Certains hôpitaux de campagne ont des sections spécialisées dans le traitement des yeux, des oreilles, de la peau, par exemple.
La plupart du temps, l'hôpital de campagne est installé dans un château, une école, une église ou encore à proximité d'une agglomération. Il se trouve généralement situé à une dizaine voire une quinzaine de kilomètres des premières lignes, tout en étant parfaitement bien desservi par voie routière ou éventuellement ferroviaire.
Cette structure sanitaire ne s'occupe en moyenne que de 150 à 200 patients mais jamais plus de 400 patients. Elle est placée sous la tutelle d'un médecin-chef.
D'une façon générale, elle se compose d'une soixantaine de militaires dont six médecins, un pharmacien, neuf à douze sous-officiers infirmiers, quatorze brancardiers, des aides-soignants et des soldats du train.
Chaque Feldlazarett dispose d'au moins deux cents lits, d'un préparateur d'eau potable, de deux cuisines roulantes, d'une voiture radiographique. Les besoins en électricité sont assurés par un groupe électrogène.
Au surplus, le règlement du 27 janvier 1907 prévoit que les blessés et malades, lorsqu'ils sont transportables, doivent toujours être évacués le plus rapidement possible vers les Kriegslazarett (hôpitaux de guerre), qui se trouvent beaucoup plus éloignés de la ligne de front et qui disposent de matériels supplémentaires. On les retrouve souvent dans une localité plus importante.
Cette disposition réglementaire démontre bien le caractère extrêmement transitoire du Feldlazarett pour les patients immédiatement transportables.
 

Lacrimosa

L'hôpital militaire n° 4 se trouve être à la croisée de plusieurs routes essentielles. D'une part, la D197 traversant Amel permettait d'accéder aux villages de Foameix-Ornel et Morgemoulin en direction du front. Les blessés et les malades regroupés dans les postes de secours principaux de la 50e compagnie sanitaire notamment à Gincrey et Morgemoulin, pouvaient, grâce à cette route, être acheminés par véhicules ambulances vers le Feldlazarett d'Amel. Cette voie stratégique avait en outre l'avantage d'être relativement bien défilée et donc soustraite à la vue des observateurs français ainsi qu'à leur artillerie à longue portée.
Un croisement dans l'agglomération d'Amel permet à la départementale D14 de bifurquer en direction de Senon et de desservir les infrastructures de l'hôpital. Une telle voie d'accès présentait l'avantage d'éviter que le balai des ambulances et leur stationnement en vue du chargement et déchargement des blessés ne viennent engorger la D197 et donc à gêner les multiples convois logistiques de tout acabit venant de la nationale 18 ou de la gare de Baroncourt et se dirigeant, en traversant Amel, vers la ligne de feu.
En direction de l'est, la route D197 mène à la nationale 18 et permet aux ambulances d'évacuer, du Feldlazarett d'Amel, les blessés transportables ou en surnombre vers les Kriegslazarett les plus proches de Bouligny-La Mourière et Piennes ou encore vers les trains sanitaires stationnés en gare de Baroncourt spécialement aménagés pour l'acheminement des blessés vers l'Allemagne via les gares de Thionville et Metz.
Il y a lieu de constater que la localité d'Amel et son hôpital ne sont absolument pas desservis par voies ferroviaires à écartement normal ou réduit et que la gare la plus proche se trouve à Baroncourt sur la ligne de chemin de fer Sedan-Longuyon-Conflans-Jarny.
Le 16 avril 1916, la 50e division d'infanterie remplaça la 9e division de réserve sur le front de Verdun et ainsi la 50e compagnie sanitaire réceptionna le 26e hôpital de réserve jusqu'alors à la disposition de la 9e division de réserve et composé pour l'essentiel de six tentes pouvant accueillir tout au plus 70 patients.
Le Feldlazarett se vit attribuer le numéro 4 et toute une série d'aménagements fut entreprise car les infrastructures déjà existantes furent jugées trop insuffisantes.

Les six tentes préexistantes furent consevées pour les besoins de l'hôptital.
La 50e compagnie sanitaire mit tout d'abord en place trois baraques préfabriquées en bois de type Docker. Deux de ces baraques furent réservées aux patients alors que la dernière fut attribuée au personnel administratif de l'hôpital.
Sur les six tentes en place, quatre furent immédiatement attribuées aux blessés, une autre fut réservée au logement des hommes du rang mis à la disposition du service de l'hôpital tandis que la sixième fut utilisée comme salle d'opérations.
Ladite compagnie sanitaire procéda ensuite chronologiquement à l'aménagement d'un vaste groupe opératoire dans une grange se trouvant directement sur la D14, existant toujours de nos jours.
Si l'on s'en réfère au témoignage du capitaine Von Selasen-Selasinsky, on peut y apprendre que cette nouvelle salle d'opérations avait une longueur de six mètres sur une largeur de sept mètres. L'éclairage y était assuré par des lampes électriques situées au plafond mais également par un éclairage de secours au gaz. La salle de chirurgie possédait trois grandes fenêtres latérales munies chacune de fermetures roulantes en tissu épais censées masquer la lumière due aux interventions nocturnes à l'observation aérienne française. Le sol y était recouvert de ciment et possédait un système d'évacuation des eaux usées. La salle comportait une table d'opérations, plusieurs étagères en verre pour poser le matériel indispensable aux opérations, un fourneau de chauffage, des lavabos avec l'eau courante et enfin une bouteille d'oxygène munie d'un masque respiratoire.
Selon l'auteur, cette salle était conforme aux plus strictes exigences de l'asepsie et permettait de réaliser des opérations de l'abdomen, des amputations ainsi que des trépanations.
A côté de la salle d'opérations furent aménagés une salle destinée à stériliser le matériel de chirurgie, une salle de pansements, une pharmacie, une pièce de réveil et enfin un hall d'accueil pour les blessés.
La transformation de la grange dura six semaines du 16 avril au 28 mai 1916 et se finalisa par la pose d'une pancarte au-dessus de la porte d'accès coulissante représentant une grande croix rouge avec l'indication " F.L. 4-50 ID " (Feldlazarett 4-50e division d'infanterie).
L'unité sur place conçut une petite étable pour deux vaches à lait et quatre porcs à engraisser, un appentis pour stocker le charbon nécessaire au chauffage et aux cuisines roulantes.
Un autre appentis fut créé dans l'enceinte de l'hôpital pour y abriter les cuisines roulantes à proximité d'une cantine réservée aux membres du personnel du Feldlazarett.
L'électricité utile au fonctionnement des infrastructures de l'hôpital était fournie par une centrale électrique se trouvant dans le village voisin de Senon.
Très rapidement, la capacité d'accueil en lits doubla pour passer de 70 à 144.
Les autorités militaires en place jugèrent néanmoins, qu'il était nécessaire d'agrandir à nouveau les infrastructures de l'hôpital en y aménageant une ferme située dans le village au numéro 31 de la rue principale (D197)
En effet, avec l'approche de la mauvaise saison, le logement des blessés et malades dans une structure " en dur " plutôt que dans des tentes fut jugé plus adapté.
Les travaux furent exécutés par des prisonniers russes à compter d'octobre pour se terminer le 15 novembre 1916. La maison était constituée de deux parties distinctes, dont l'une fut réservée au logement des médecins ainsi qu'à leur foyer de détente.
L'autre partie abritait une salle de pansements, une grande salle pour 60 blessés graves et enfin une petite salle pour 16 blessés légers. Ces salles pour blessés étaient situées plein sud, leur sol était recouvert de ciment et des arrivées d'eau courante y étaient installées.
La partie supérieure située au-dessus de la petite salle des blessés fut réservée au logement des infirmiers et des sous-officiers du service de santé.
Pour finir, le vieux lavoir du village endommagé par les combats d'août 1914 fut restauré et modifié au début du mois de juillet 1916. On y aménagea un vestiaire, une vaste fosse permettant la prise de bains chauds ainsi qu'une série de douches collectives.
A proximité du lavoir aménagé se trouvait un véhicule spécial produisant de la vapeur et permettant l'épouillage des hommes et des vêtements. L'eau chaude ainsi produite y était recyclée afin d'alimenter les douches et les bains.
De la fin du mois de juin 1916 jusqu'au début du mois de novembre 1916, cette installation avait permis de fournir 22147 douches ainsi que 266 bains tout en assurant l'épouillage et la désinfection de 8257 hommes.
Durant les sept  mois de présence de la 50e compagnie sanitaire à Amel, 1278 hommes furent admis en cet hôpital, 4190 hommes y furent examinés et nourris, avant d'être évacués vers d'autres hôpitaux plus en arrière.




 Blessés sortis des tentes de l'hôpital avec leur lit pour prendre un bain de soleil.

 




 Salle d'opération aménagée dans un ancienne grange.

 

 

Repos éternel au Walhalla
La date de la création du cimetière militaire allemand d'Amel-sur-l'Étang ne nous est pas connue avec précision. L'historique de la division évoque la nécessité d'établir une nécropole après l'arrivée de la 50e division d'infanterie sur le front de Verdun le 14 avril 1916.
L'étude approfondie du registre des soldats inhumés à Amel, nous apprend que les premièresdates

d'inhumations remontent à une période postérieure au 14 avril 1916 et concernent presque exclusivement des militaires appartenant à des unités de la 50e D.I.
C'est après le conflit, entre 1920 et 1924, que la nécropole d'Amel devint un cimetière de rassemblement regroupant les dépouilles des soldats allemands enterrés dans les communes de Grémilly, Muzeray, Nouillonpont, Senon, Spincourt, Saint-Laurent, Dommary, Baroncourt ainsi que celles des quelques tombes isolées des alentours de la commune d'Amel.



Plan des aménagements réalisés dans la maison n° 31 donnant sur la rue principale d'Amel

 

Durant cette période, la nécropole va prendre peu à peu l'aspect qu'on lui connait actuellement et regroupera 2284 défunts sur une superficie totale de 5872 m2.
Un rapport descriptif des lieux datant de 1927 parle d'un très beau cimetière avec une allée centrale entourée d'iris qui partage la nécropole en deux parties distinctes et qui mène vers le monument d'origine dominant les nombreuses croix en bois ou autres pierres tombales.
Cette parcelle de mémoire fut aussi à cette époque entourée d'une clôture dissimulée très avantageusement par une haie constituée de différentes essences de végétaux.
On y apprend également que l'association des officiers de Düsseldorf parraine la nécropole d'Amel et fut très active dans le déroulement des travaux d'embellissement de 1928. De nombreux peupliers et ormes furent plantés dans le cimetière afin d'embellir ce dernier. La fosse commune fut entourée par un massif dans lequel furent disposées des roses et un porte d'accès à la nécropole fut installée.

Aucune mention ne nous permet de connaître l’année et les circonstances exactes de la démolition du monument d’origine. Le témoignage de Richard Muller, ancien combattant au 39e régiment de fusiliers, alors en pèlerinage sur les lieux, nous donne une description détaillée du cimetière d’Amel dans son voyage sur le front de l’ouest datant de 1930. Il constitue le dernier témoignage écrit relatant l’existence du monument de 1916.

L’auteur y affirme que le socle du monument est très endommagé et que partout il s’effrite. En conséquence, il y a lieu de penser que cet édifice commémoratif a dû être abattu pour des raisons de sécurité.

Il nous apprend enfin que le cimetière est à cette époque, c’est-à-dire en 1930, entretenu et surveillé par un invalide de guerre français demeurant dans le village voisin de Senon.

En 1976, le Volksbund a remplacé les croix de bois et autres pierres tombales par des croix identiques ou des stèles en granite gris pour les soldats de confession juive. Les peupliers et les ormes ont pratiquement tous disparu suite aux altérations du temps et aux intempéries. Tout comme l’allée centrale, le monument et tous les massifs de roses ont disparu pour faire place à une pelouse uniforme plus facile d’entretien.

Seule subsiste encore la haie entourant le cimetière dans laquelle émergent quelques belles pierres tombales d’origine. C’est en 1922 que fut installée une grande croix en fer au milieu du cimetière. A l’heure actuelle, il y a très peu de chance pour que le touriste de 1930 puisse reconnaître le cimetière qui, au cours du temps, a perdu toutes les caractéristiques qui lui étaient propres au profit d’un aménagement beaucoup plus standardisé.

Il est intéressant également de constater que le cimetière de regroupement d’Amel rassemble encore actuellement treize défunts issus du service sanitaire, dont un Oberstabsarzt (médecin principal ou major).



Ambulances acheminant des blessés vers un train sanitaire à Piennes




 Au premier plan, vue d'une partie du cimetière et à l'arrière-plan, vue sur une partie des installations de l'hôpital.

 

In memoriam
Le capitaine Von Selasen-Selasinsky écrit dans l'historique de la 50e division d'infanterie " qu'avec l'extension du cimetière d'Amel, apparut corrélativement la volonté d'élever un digne et durable monument en l'honneur des héros inhumés ici...". Dans ce contexte, une heureuse circonstance se manifesta en la présence du 85e bataillon de travailleurs saxons, ayant lui aussi ses quartiers dans le village d'Amel.
Un sous-officier du nom d'Albrecht Leitner de la 1re compagnie du 85e Armierungs Bataillon, peintre et sculpteur à Leipzig du temps de paix, proposa très vite un projet d'édifice commémoratif.
Il fut décidé que le monument devrait être élevé au cœur du cimetière militaire d'Amel sous la conduite d’Albrecht Leistner.
Les pièces de bois nécessaires à l'élaboration de l'échafaudage, le sable, le ciment ainsi que les outils furent fournis par le parc des pionniers de la 50e division d'infanterie installée à proximité de Baroncourt à quelques kilomètres plus à l'est d'Amel.
Les pierres de taille qui constitueront l'ossature de l'édifice, furent prélevées sur place dans les demeures en ruines de la localité. La main d'œuvre, quant à elle, fut constituée par le personnel disponible de l'hôpital, par les convalescents aptes au travail et enfin par d'autres troupes stationnées dans la commune.
Le 11 juillet 1916, le chantier débuta par les travaux d'excavation et l'élaboration des fondations. Du 22 au 30 juillet fut maçonnée la plate-forme sur laquelle devait reposer le monument. Le mois d'août fut essentiellement consacré à l'édification du corps du monument.
La plaque commémorative finalisant la construction fut apposée le 6 septembre 1916.
Le monument trouva naturellement sa place au centre de la partie arrière de la nécropole, à l'extrémité du chemin principal séparant en deux le cimetière.
L'édifice repose sur une plate-forme en pierres de taille d'environ deux mètres de hauteur.
Au milieu de chacun des quatre côtés du socle fut aménagé un escalier permettant d'accéder à la base du monument.
Le corps du monument haut de cinq mètres était constitué d'un pilier carré fait de pierres dont les quatre faces distinctes se réduisent vers son extrémité supérieure. Le sommet est coiffé d'une urne funéraire sur laquelle repose une couronne de feuilles de chênes.
Chacune des quatre faces se caractérise par un symbole ou une allégorie sans grande originalité par rapport à celles rencontrées dans les autres nécropoles militaires allemandes disséminées sur l'ensemble du front.
La face située à l'est, et donc vers le cimetière met en évidence une très classique croix de fer sous laquelle on peut lire la mention " Den treuen Helden " (Les héros fidèles).
La face sud montre une scène d'assaut avec des fantassins allemands coiffés du casque à pointe et chargeant, baïonnettes au canon.
Sur la face orientée vers le nord, on peut voir un aigle posé toutes ailes déployées sur un cercueil et tenant dans son bec une branche de chêne censée représenter, dans la symbolique allemande, la pérennité.
Enfin, la face ouest dévoile une plaque commémorative indiquant que le monument a été construit de juillet à septembre 1916 par le Feldlazarett n° 4 intégré à la 50e division d'infanterie.
L'historique de la division nous apprend que l'inauguration de l'édifice se déroula le 21 septembre 1916 à 17 heures en présence des délégations de la 50e D.I. ainsi qu'en présence du général commandant le 15e corps d'armée.
Cette cérémonie eut lieu dans la plus grande simplicité et la plus grande solennité avec les sermons des prêtres catholiques, des pasteurs protestants, ainsi que le traditionnel dépôt de gerbes.
Il est à noter qu'un autre monument fut érigé dans la commune d'Amel sous la conduite du même sculpteur Leistner et à la gloire de la première compagnie de l'Armierungs Bataillon n° 85.
Ce monument plus modeste dans ses dimensions mais plus original dans sa conception, reposait à même le sol, à l'intérieur d'un massif aménagé.
Cet édifice en pierres de taille était constitué par un pilier carré présentant quatre faces au sommet duquel étaient sculptées quatre têtes de soldats allemands avec chacune une paire de bras tendus vers le haut, portant une plate-forme sur laquelle reposait un aigle aux ailes repliées et au regard perçant.
Sur l'un des côtés était sculpté le blason du royaume de la Saxe tandis que sur la face opposée se trouvait un cartouche sur lequel on pouvait lire " A la mémoire de la première compagnie du sixième Régiment Royal, bataillon de travailleurs n° 85. 1916 ".
La date et les circonstances de la disparition de ce monument nous sont inconnues et il y a fort à parier que la population du village, de retour d'exil après-guerre, ou encore les autorités militaires ont, pour des motifs patriotiques, démantelé ce dernier, à moins que cette démolition ne soit la conséquence de la pénurie des matières premières nécessaire pour la reconstruction.




Vue du monument construit dans le cimetière d'Amel après son inauguration le 21 septembre 1916.

 



Aperçu du monument se trouvant dans la localité d'Amel avec le sculpteur Albrecht Leistner.

Si l'hôpital d'Amel fut, avant tout, pour le soldat meurtri dans sa chair et dans son esprit, un havre de paix, une étape apaisante éloignée des affres de la grande bataille, il n'en demeure pas moins que cette facette ne doit pas occulter les drames intimes, les souffrances, les résignations, les espoirs déçus et les longues agonies qui se jouèrent sur ces quelques mètres carrés.
Les photographies des soldats mutilés et blessés aperçues dans l'album de l'infirmier M., outre la profonde émotion qu'elles suscitent, ont permis aussi de figer irréfutablement et à tout jamais la somme des malheurs concentrés dans ce lieu.
Elles nous permettent également de mieux appréhender cette notion de " l'incommunicable " vécue par la génération du feu, toutes nations belligérantes confondues, et si chère au grand Maurice Genevoix.
Plaise donc aux regards de tous ces soldats diminués par tant de violences, de nous rendre attentifs à toutes les conséquences irréversibles entrainées de facto par la guerre...



Sources :
- Un parcours de mémoire entre Saint-Mihiel et Metz consacré au service de santé allemand, par Jean-Claude LAPARRA et Pascal HESSE.
- "Denkschrift über die im Vaux-Abschnitt von der 50 Infanterie-Division in der Zeit vom 14 April bis 20 November 1916 geschaffenen Lager, Bauten und sonstigen Anlagen" par le capitaine Von Selasen-Selasinsky.
- Die Feldgraue, Kriegszeitschrift mit Bildschmuck herausgegeben im Felde v.d. 50 Inf. Div.

             Numéros parus en octobre 1916 et février 1917.
- Kriegstagebuch des Soldaten Müller (Fus. Regt. 39).
                                                                                                                                                                          E. Hannotin 2005



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